On entend souvent cette parole de Jésus comme une consolation pour plus tard. Une promesse pour après la mort. Une sorte de compensation différée : ici-bas c’est dur, mais un jour Dieu remettra tout en ordre. Le problème, c’est que Jésus ne parle pas comme cela. Jésus ne dit pas : “Le Royaume viendra peut-être un jour, patience.” Il dit : “Le Royaume s’est approché.” Il est là. Il commence maintenant. Ici. Dans nos vies, dans nos choix, dans nos peurs, dans nos attachements.
Et c’est précisément cela qu’il faut entendre. Car le Royaume, Jésus ne va pas le placer d’abord dans nos prières ou notre culte. Il va le placer là où nous sommes le plus facilement fascinés, le plus facilement capturés, le plus facilement asservis : dans notre travail, dans notre argent, et dans notre désir de réussir. Autrement dit, cette parabole parle à tout le monde. À celui qui travaille trop. À celui qui ne sait plus très bien pourquoi il travaille. À celui qui a peur de manquer. À celui qui calcule. À celui qui compare. À celui qui se croit arrivé.
Notre argent : un outil, oui, mais pas neutre
Puis vient le soir. Le maître dit à son contremaître : « Appelle les ouvriers et paie à chacun son salaire. » Alors parlons-en. Parlons argent. Parlons finances. Puisque, de toute façon, si nous travaillons, c’est aussi en grande partie pour gagner de l’argent. Le principal, ici, c’est que l’argent n’est pas un sujet seulement technique. L’argent est un sujet spirituel. L’argent n’est pas seulement un outil. C’est une puissance. L’Évangile lui donne même un nom : Mammon. Pourquoi ? Parce que l’argent ne sert pas seulement à acheter. Il promet. Et ce qu’il promet est immense. Il promet la sécurité. Il promet l’autonomie. Il promet la reconnaissance. Il promet la liberté. Il promet parfois même une revanche sur la vie : “Avec moi, tu ne dépendras de personne.”
Je vous propose un petit exercice intérieur, très simple : prenez mentalement une pièce, un billet, votre carte bancaire, votre appli, ce que vous voulez. Regardez-le en pensée. Et demandez-vous : qu’est-ce que j’attends vraiment de toi ?
Du pain, bien sûr. Mais pas seulement. J’attends aussi d’être rassuré. D’être protégé. D’être reconnu. D’avoir prise sur l’avenir. Vous voyez : on dit souvent que l’argent, c’est matériel. En réalité, cela touche à des choses très spirituelles : la peur, le désir, l’identité, l’avenir. Et c’est là que le problème commence. Quand on attend de l’argent ce qu’il ne peut pas donner, il devient un faux dieu.
L’argent peut acheter un lit, mais pas le sommeil. Il peut acheter une maison, mais pas un foyer. Il peut acheter des médicaments, mais pas la santé. Il peut acheter des amusements, mais pas le bonheur. Il peut acheter de la religion, mais pas le salut.
Et, sauf erreur de ma part, on n’a jamais vu un coffre-fort suivre un corbillard. Autrement dit, l’argent ment quand il se prend pour le salut.
Et c’est pour cela que Jésus va plus loin encore dans la parabole. Le maître ne paie pas au mérite. Il introduit autre chose. Non pas un simple salaire, non pas un dû, non pas un droit à revendiquer, mais un accord. N’as-tu pas convenu avec moi de travailler pour une pièce d’argent par jour ? Et vous avez là une intuition magnifique : le mot grec a donné “symphonie”. Une entente harmonieuse. Un cœur à cœur. Une alliance.
Dans un salaire, chacun calcule. Dans un accord, chacun s’engage. Dans un contrat, on défend son dû. Dans une alliance, on se donne. Or Dieu, lui, ne donne pas à moitié. Il donne son amour, sa vie, sa grâce, son pardon, son Royaume. Bref, il se donne tout entier. Et nous ? Nous calculons, nous mesurons, nous quantifions, nous soupesons.
La vraie question n’est donc pas : combien ? La vraie question est : qui décide ? Est-ce ma peur de perdre ? Est-ce mon besoin de paraître ? Est-ce mon envie de garder la main ? Est-ce ma jalousie ? Ou est-ce ma liberté ? Jacques Ellul écrit dans son Éthique de la liberté : « Vous voulez attester votre liberté à l’égard des puissances ? Inutile d’inventer des actes extraordinaires. Donnez votre argent. Par ce don, vous faites coup double, vous êtes effectivement libérés de votre argent, et vous brisez pour d’autres le Sacré de l’argent. » Spirituellement, c’est d’une justesse redoutable.
On dit parfois que l’argent n’a pas d’odeur. C’est faux. L’argent a toujours une odeur spirituelle.
Il a l’odeur de la peur quand on l’entasse. Il a l’odeur du calcul quand on le surveille comme un trésor menacé. Il a l’odeur de la domination quand on s’en sert pour tenir les autres. Il a l’odeur de la vanité quand on l’utilise pour paraître.
Mais il peut aussi avoir une autre odeur. L’odeur de la liberté quand on le donne. L’odeur de la confiance quand on le partage. L’odeur de la grâce quand on le sanctifie. L’odeur du Royaume quand il cesse d’être un dieu pour redevenir un serviteur.
Alors, il nous faut peut-être commencer par-là : qui est le maître ?
Extrait de la prédication de Samuel AMEDRO lors des rencontres organisées par le Conseil Régional de l’EpudF en région parisienne en mai et juin 2026