| Un jour, nous quitterons nos maisons,
nos projets inachevés,
ces heures que nous avions mises de côté
comme si le temps nous appartenait.
Et nous découvrirons, peut-être,
que rien ne nous attendait de l’autre côté
de nos grandes affaires,
sinon ce que nous aurons aimé.
Alors reviendront les visages.
Celui que nous n’avons pas rappelé,
la main que nous n’avons pas retenue,
le pardon demeuré si longtemps
derrière nos lèvres fermées.
Nous pensions avoir le temps.
C’est ainsi que les jours nous quittent :
sans bruit,
emportant avec eux les mots
que nous croyions pouvoir dire demain.
Et pourtant, au bord du grand silence,
il arrive qu’une présence suffise.
Quelqu’un s’assied,
ne demande rien,
ne cherche pas à retenir la nuit.
Il prend simplement notre main
comme on recueille une lumière
que le vent n’a pas encore éteinte.
Alors la peur desserre ses doigts.
Car peut-être n’avons-nous jamais tant besoin
d’être sauvés de la mort
que d’être assurés, jusqu’au bout,
que nous ne sommes pas seuls.
Ni les richesses accumulées,
ni les œuvres achevées,
ni les victoires dont nous étions fiers
ne viendront s’asseoir auprès de nous.
Seul demeure ce qui fut donné
sans calcul et sans témoin :
un peu de temps offert,
une colère déposée,
un amour enfin prononcé,
la paix revenue entre deux êtres
qui avaient oublié pourquoi ils se blessaient. |
Ô vous qui vivez encore,
ne faites pas de vos cœurs
des maisons dont on garde la clé
jusqu’au jour du départ.
Dites les mots simples.
Demandez pardon avant que le silence
ne devienne plus vaste que votre voix.
Asseyez-vous auprès de ceux que vous aimez,
sans rien attendre de leur présence
que la joie fragile d’être là.
Car il est des heures
où l’on ne peut plus rien réparer,
mais où l’on peut encore tenir une main.
Et peut-être est-ce cela,
au fond,
que nous apprenons en regardant mourir :
la vie ne nous demandait pas
d’être plus grands qu’elle,
ni plus forts,
ni même de la comprendre.
Elle nous demandait seulement
de ne pas passer à côté d’elle
pendant qu’elle avait
le visage de quelqu’un.
Et lorsque viendra notre tour,
lorsque le monde poursuivra sa route
sans nous demander notre avis,
puissions-nous partir
non pas sans regrets,
mais réconciliés avec nos regrets,
ayant rendu à ceux que nous aimions
ce qui, depuis toujours,
leur appartenait :
notre tendresse,
notre pardon,
et ce peu de lumière
que nous avions reçu
pour la transmettre. |