Aujourd’hui cette Écriture est accomplie pour vous !

Texte de la prédication du 19 janvier 2025 de Gwenaël Boulet

Lecture : Luc 1, 1-4 et 4, 14-21

Plusieurs personnes ont entrepris d’écrire le récit des événements qui se sont passés parmi nous. Elles ont rapporté les faits tels que nous les ont racontés ceux qui les ont vus dès le commencement et qui ont été chargés d’annoncer la parole de Dieu. C’est pourquoi, à mon tour, je me suis renseigné exactement sur tout ce qui est arrivé depuis le début ; et il m’a semblé bon, très cher Théophile, d’en écrire pour toi le récit suivi. Je le fais pour que tu puisses reconnaître la solidité des enseignements que tu as reçus. […]

Jésus se rendit à Nazara, où il avait été élevé. Le jour du sabbat, il entra dans la synagogue selon son habitude. Il se leva pour lire les Écritures et on lui remit le rouleau du livre du prophète Ésaïe. Il le déroula et trouva le passage où il est écrit :

« L’esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres, il m’a envoyé prêcher aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, (r)envoyer les opprimés en liberté, proclamer une année de grâce du Seigneur. »

Puis Jésus roula le livre, le rendit au serviteur et s’assit. Toutes les personnes présentes dans la synagogue fixaient les yeux sur lui.  

Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui cette Écriture, que vous avez entendue, est accomplie pour vous ! »

Prédication

L’histoire raconte que les bancs sont arrivés dans les temples avec Jean Calvin. Mesure de confort pour que les personnes soient suffisamment bien installées pour écouter les longues, très longues, trop longues, peut-être, prédications des réformateurs. Ce qui est sûr, c’est qu’à la synagogue de Nazara aucun banc ni aucun coussin ne fut nécessaire le jour de la visite de Jésus. Il s’agit sans doute de la prédication la plus courte de l’histoire : « Aujourd’hui cette Écriture, que vous avez entendue, est accomplie pour vous ! »

On pourrait en rester là, et se dire que ces quelques mots de Jésus, puisqu’ils sont de lui, suffisent. Car après tout, ce qu’il condense dans une phrase ciselée, est comme l’extrait essentiel de son message qu’il déploiera pendant les quelques 3 années de ministère public qui suivront : Dieu est un Dieu qui s’engage auprès des rejetés, des lépreux d’hier ou d’aujourd’hui, des personnes que l’on enferme ou qui s’enferment dans un rôle ou un statut, des prostituées par exemple, des personnes qui n’ont pas la chance de voir ou qui n’arrivent pas à voir la beauté du monde, les aveugles… et je pourrai continuer.

Ce que révèle Jésus à Nazara, c’est que ce n’est pas théorique que Dieu prend soin de l’humanité. C’est là, c’est aujourd’hui. Et ce n’est pas pour d’autres, pour des personnes élues, comme on dit, qui seraient triées sur le volet parce qu’appartenant au bon peuple, à la bonne tribu, qui seraient tombées par le hasard de la naissance du « bon côté » de l’histoire. Dieu est là pour les personnes, pour vous, pour nous. Et c’est maintenant que ça se joue.

Jésus n’y va pas par quatre chemins, il ne tourne pas autour du pot, il annonce tout de suite la couleur que Dieu guérit, libère, rend la vie.

Alors, nous qui lisons ce texte, et recevons cette parole pour nous à travers les siècles, nous nous retrouvons à nous demander ce qui nous tombe dessus, ce que cela peut signifier pour nous. Parce qu’il n’exemplifie pas Jésus. Il n’entre pas dans les détails. La difficulté, c’est que cela nous demande de laisser résonner vraiment le texte d’Esaïe et la parole de Jésus en nous et de percevoir ce qu’elle rencontre.

« L’esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres, il m’a envoyé prêcher aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, (r)envoyer les opprimés en liberté, proclamer une année de grâce du Seigneur. »

A l’écoute de ce texte, quelle corde sensible de nos vies se retrouve à faire du bruit ? Qu’est-ce que cela évoque pour vous la libération ? Le retour à vue ? En quoi, je me sens pauvre… ou non reconnue… ?

L’affirmation de Jésus, « Aujourd’hui cette Écriture, que vous avez entendue, est accomplie pour vous ! », nous conduit à l’intériorité, à la revisite avec Dieu de ce qui nous blesse, ou de ce qui nous gêne aux entournures.

La beauté, et la richesse, parce que ce n’est pas que difficile, c’est que les réponses ne peuvent être que personnelles et que l’accomplissement de l’engagement de Dieu est différent pour chacun ou chacune de nous. Tant et si bien que la prédication de Jésus pourrait durer des heures qu’elle passerait encore à côté d’un nombre infini d’engagements de Dieu pour nous.

Et puis soyons honnêtes, une prédication qui dure des heures, ce n’est pas drôle. Pour comprendre les choses, il faut souvent les vivre, les expérimenter plutôt que de juste les entendre. Ce n’est donc sans doute pas un hasard, si cet épisode de la synagogue à Nazara est raconté au début du ministère de Jésus. Elle donne le ton de ce qui va se passer ensuite. C’est un peu le « pitch » du récit à venir : un récit d’expériences.

Toute la suite du chemin de Jésus sera de vivre cette prédication, de l’incarner comme on dit en langage théologique. Aujourd’hui nous dirions quelque chose comme prêcher en actes, ou comme témoigner en actes. Jésus ferme le livre dans la synagogue, mais il ouvre un chemin de vie. Sur ce chemin, il va appeler des disciples et il va rencontrer, guérir, enseigner encore… des personnes qui sont tantôt des aveugles, tantôt des exclues, tantôt des femmes, tantôt des enfants…

Nous pourrons être alors, soit parmi les disciples, soit parmi ces personnes. En fait peu importe puisque nous serons sur le chemin qu’il va écrire. C’est astucieux parce que cela peut aider la parole d’accomplissement de Jésus à faire son propre chemin en nous. Est-ce que c’est la rencontre avec la Samaritaine qui me parle le plus ? Est-ce que les cris de l’aveugle sur le bord de la route disent quelque chose de moi ? Quelle personne rencontrée par Jésus est susceptible de m’accueillir le temps d’une lecture, d’une méditation ou d’une prière ? M’accueillir pour que Jésus m’y rencontre, me parle, me guérisse ? Qu’ai-je à recevoir de Dieu pour vivre libre ?

Et quand je mets mes pieds dans les sandales des disciples : est-ce que je suis comme Simon, l’audacieux rattrapé par ses doutes que Jésus sauve de la noyade ? Comme les deux frères qui cherchent la première place, qui à vouloir servir se fâchent avec le reste de la troupe et que Jésus remet en sécurité à sa suite ? Qu’ai-je à apprendre de Jésus pour annoncer à mon tour la nouvelle d’une vie renouvelée aux personnes que je rencontrerai comme témoin ?

Tout le ministère de Jésus va révéler ces deux facettes de la vie croyante : celle de la réception de l’engagement de Dieu dans nos vies, et celle de l’annonce, du témoignage aux autres parfois par des gestes.

Lire le texte biblique comme Théophile, comme celui qui est aimé de Dieu et qui aime Dieu, c’est la signification de Théo-phile, c’est, je crois, nous laisser interpeller par cette parole de l’accomplissement. C’est nous demander ce que ça veut dire pour nous, l’expérimenter aussi pour pouvoir témoigner et devenir disciples. Disciples qui soit dit en passant auront toujours besoin de revivre la grâce de Dieu dans leur vie.

Si apprendre avec Jésus, apprendre de Jésus, si être guéri.e ou libéré.e, c’est en chemin que ça se vit, alors je me demande bien pourquoi Jean Calvin a tant insisté pour que nous ayons des bancs dans les temples. Surtout qu’en vrai, on est mieux installé.e sur des chaises, parce que les bancs souvent, ils sont inconfortables ! Nous n’avons pas besoin de bancs, mais de chaussures assez robustes pour arpenter la vie, de ciré pour les tempêtes, de boîte à goûter pour partager…

La plus belle prédication n’est pas la plus longue, la mieux préparée avec dictionnaire théologique sous le coude, la plus savante… la plus belle prédication, c’est celle qui se vit. Et ça, nous pouvons tous, vous pouvez toutes y prendre part, parce que vous avez reçu de Dieu, parce que vous êtes sur son chemin.

Vous êtes des Théophile ! Alors en route et si des fois le moral est en baisse, rappelez-vous, c’est accompli pour vous aujourd’hui : Dieu s’engage pour les captifs, pour les opprimés, pour les aveugles et il offre la libération.

Amen

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