Bénir l’autre, dire du bien, annoncer le bien

Texte de la prédication de la pasteure Gwenaël Boulet le 24 septembre 2024. Livre de Ruth 2.

Lecture: RUTH 2 (Traduction œcuménique de la bible):

1Or Noémi avait un parent du côté de son mari, un notable fortuné, de la famille d’Elimélek, qui s’appelait Booz2Ruth la Moabite dit à Noémi : « Je voudrais bien aller aux champs glaner des épis, derrière quelqu’un qui me considérerait avec faveur. » Elle répondit : « Va, ma fille. » 3Elle alla donc et entra glaner dans un champ derrière les moissonneurs. Sa chance fut de tomber sur une parcelle de terre appartenant à Booz de la famille d’Elimélek. 4Or voici que Booz arriva de Bethléem. Il dit aux moissonneurs : « Le SEIGNEUR soit avec vous ! » Ils lui dirent : « Le SEIGNEUR te bénisse ! » 5Alors Booz dit à son chef des moissonneurs : « A qui est cette jeune femme ? » 6Le chef des moissonneurs répondit en disant : « C’est une jeune femme moabite, celle qui est revenue avec Noémi de la campagne de Moab. 7Elle a dit : “Je voudrais bien glaner et ramasser entre les javelles derrière les moissonneurs.” Elle est venue et s’est tenue là depuis ce matin jusqu’à présent ; ceci est sa résidence ; la maison l’est peu ! » 8Alors Booz dit à Ruth : « Tu entends, n’est-ce pas, ma fille ? Ne va pas glaner dans un autre champ ; non, ne t’éloigne pas de celui-ci. Aussi t’attacheras-tu à mes domestiques9Ne quitte pas des yeux le champ qu’ils moissonnent et va derrière eux. J’ai interdit aux jeunes gens de te toucher, n’est-ce pas ? Quand tu auras soif, tu iras aux cruches et tu boiras de ce que les domestiques auront puisé. » 10Alors elle se jeta face contre terre et se prosterna ; et elle lui dit : « Pourquoi m’as-tu considérée avec faveur jusqu’à me reconnaître, moi une inconnue ? » 11Booz lui répondit en disant : « On m’a conté et reconté tout ce que tu as fait envers ta belle-mère après la mort de ton mari, comment tu as abandonné ton père et ta mère et ton pays natal pour aller vers un peuple que tu ne connaissais ni d’hier ni d’avant-hier12Que le SEIGNEUR récompense pleinement ce que tu as fait, et que ton salaire soit complet de par le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël, sous la protection de qui tu es venue chercher refuge. » 13Elle dit alors : « Considère-moi avec faveur, maître, puisque tu m’as consolée et puisque tu as établi avec ta servante une relation de confiance ; et pourtant, moi, je ne serai pas comme une de tes servantes ! »

14Puis, au moment du repas, Booz lui dit : « Approche ici pour manger du pain et tremper ton morceau dans la vinaigrette. » Alors elle s’assit à côté des moissonneurs. Il lui tendit du grain grillé. Elle mangea, fut rassasiée et en eut de reste. 15Puis elle se leva pour glaner. Alors Booz donna cet ordre à ses domestiques : « Même parmi les javelles elle glanera. Vous ne lui ferez pas d’affront. 16Pour sûr, vous tirerez même pour elle des épis hors des brassées et les abandonnerez : elle les glanera, et vous ne lui ferez pas de reproche. »

17Elle glana donc dans le champ jusqu’au soir. Puis elle battit ce qu’elle avait glané : il y eut à peu près quarante litres d’orge. 18Elle l’emporta et rentra en ville. Sa belle-mère vit ce qu’elle avait glané. Ce qui lui était resté une fois rassasiée, elle le sortit et le lui donna. 19Sa belle-mère lui dit :

« Où as-tu glané aujourd’hui ? Où as-tu travaillé ?

Béni soit celui qui t’a reconnue ! »

Alors elle raconta à sa belle-mère chez qui elle avait travaillé ; et elle dit : « L’homme chez qui j’ai travaillé aujourd’hui s’appelle Booz. » 20Alors Noémi dit à sa belle-fille :

« Béni soit-il du SEIGNEUR, celui qui n’abandonne sa fidélité

ni envers les vivants ni envers les morts. »

Puis Noémi lui dit : « Cet homme nous est proche ; c’est un de nos racheteurs. » 21Ruth la Moabite dit : « Il m’a dit aussi : Tu t’attacheras à mes domestiques jusqu’à ce qu’ils aient achevé toute ma moisson. » 22Alors Noémi dit à Ruth sa belle-fille : « C’est bien, ma fille, que tu sortes avec ses domestiques, et qu’on ne te rudoie pas dans un autre champ. » 23Elle s’attacha donc aux domestiques de Booz pour glaner jusqu’à l’achèvement de la moisson de l’orge puis de la moisson du blé. Elle demeurait avec sa belle-mère.

 

Prédication:

Ce matin, je vous invite à une grande partie de puzzle. Il parait qu’on aime jouer dans cette Eglise… alors allons-y et embarquons Ruth, Booz et les autres dans notre partie. Bon, je le reconnais, c’est un puzzle virtuel, avec tout plein de pièces… Combien ? Je ne sais pas… autant qu’il en faut pour tenir une vie complète… Si toute se passe dans la moyenne des 80 ans, ça en fait déjà un bon paquet de pièces… Et ce puzzle, il s’appelle : la vie

Et maintenant, imaginez… le puzzle est bien commencé, il prend forme… quand tout à coup, ça y est, le moment fatidique est arrivé…. On bute sur une pièce … Tout est à l’arrêt. Vous voyez ce que je veux dire ?

Ça fait des minutes qu’on la cherche. On a pourtant trié les pièces par formes, par couleurs… mais rien n’y fait… celle que l’on cherche ne vient pas, elle reste cachée… et puis on fait une pause, on va se faire chauffer de l’eau pour boire un thé, ou quelqu’un arrive avec un œil nouveau et quand on revient vers la table du puzzle, d’un coup, on trouve la pièce, on la pose et dans sa suite, on aligne une petite dizaine de pièces et le bout d’image du puzzle se dessine. C’est heureux, tranquillisant… on est bien ! Et on l’est d’autant plus qu’on a un thé, un bout de gâteau ou une personne qui s’est invitée 😉

Cette image de la vie qui reprend forme, qui renaît, c’est ce que va vivre Ruth dans le passage que nous avons lu. Elle, la veuve étrangère, arrivée avec Noémi sa belle-mère à Bethléem, dans la maison du pain, n’a rien à manger. Alors elle va glaner. Elle va ramasser ce que les moissonneurs laissent derrière eux, quelques épis cassés, quelques grains plus difficiles à battre… elle part commencer sa journée pour ramasser les miettes du champ… comme la Cananéenne qui ramasse les miettes de pain tombées de la table… comme nous, peut-être, quand nous avons l’impression que tout est compliqué, et que nous faisons les choses en mode « survie ». Nous travaillons, nous faisons ce qui doit être fait, mais sans conviction, sans entrain… juste pour tenir un jour après l’autre.

Oui, un peu comme nous, quand nous prenons ce qui arrive, que nous vivons chaque journée comme une pièce de notre vie, mais que nous n’arrivons pas à assembler toutes ces pièces. Quand ça ne fait pas sens… quand le travail n’est pas raccord avec notre éthique ou que notre vie familiale ressemble à une accumulation de choses, de tâches… et que quand nous regardons toutes les pièces, rien ne semble cohérent… des pièces de vie, mais qui ne permettent pas de dessiner la vie… Vous avez peut-être d’autres exemples que les miens en tête.

Mais parfois, quand on a tout, comme ça, en tas informe, en pièces éparpillées ou au contraire rangées en silo, il y a des déclics, des rencontres, des prises de conscience qui remettent de la cohérence… qui donnent un cadre et permettent à notre vie de se dessiner à nouveau. Si vous réfléchissez, dans ces moments de vos vies qui semblaient en vrac, qu’est-ce qui pour vous a été ce déclic ? Qu’est-ce qui vous a permis de continuer le puzzle, de débloquer la situation ?

Pour Ruth, cette rencontre, c’est celle de Booz. Un homme riche, nous dit-on. Il possède le champ d’où proviennent les épis glanés … il est surtout riche d’une parole généreuse, ajustée. Il a une parole qui porte en elle la bienveillance… Ce n’est pas la sienne en premier lieu, mais celle de Dieu. Elle dit l’amour et la présence de Dieu. Booz est riche de bénédictions, de ce qui fait du bien, de ce qui annonce le bien, de ce qui offre le bien.

Et pas de sa part… pas le bien aux yeux des humains. Non, le bien de Dieu. Une bénédiction, c’est un don de Dieu pour nous… qui est transmis par quelqu’un, mais qui vient d’ailleurs. Celui ou celle qui bénit en parole ou en acte est dépositaire d’un message de Dieu pour la personne qui entend ou qui reçoit la bénédiction.

Voilà, qu’il arrive à peine dans le champ, qu’il souhaite à ses moissonneurs que Dieu s’invite dans leur vie pour leur offrir la bénédiction. Il flotte dans l’air comme un souffle de bienveillance et de bonté… un souffle du bonheur que Dieu veut pour eux, pour nous aussi. Car bénir, c’est déjà ça : « être témoin, porteur du bonheur, de la promesse de Dieu pour les humains ». « Que l’Eternel vous bénisse ! » Que Dieu vienne assembler les données de vos vies, qu’il vous apaise, vous mette dans une dynamique constructive ! On pourrait dire pour reprendre l’image du puzzle, qu’il vous aide à assembler toutes les pièces ou qu’il vous aide à trouver la pièce manquante pour avancer.

Quand nous appelons ou rappelons la bénédiction de Dieu pour une personne, nous disons en quelque sorte que Dieu veut pour elle tout le bonheur possible. Pas le bonheur au sens de « j’ai tout ce que je veux », ça ne rend pas heureux bien longtemps cela. Mais le bonheur dans le sens d’une attente réalisée, d’un accomplissement profond… d’un alignement de notre vie, de notre être avec Dieu et avec les autres.

Dieu souhaite que nous nous accomplissions, que nous soyons bien avec nous-mêmes, avec les autres. Il souhaite dans nos vies que nous arrivions chacun, chacune en Canaan, dans ce lieu qui pour nous est plein de richesses simples. Il souhaite que les pièces de nos puzzles de vies s’ajustent. Et ça fait du bien d’entendre cela. On a tous et toutes besoin qu’on nous le rappelle : Dieu souhaite pour nous une vie pleine de couleurs et de saveurs.

Mais revenons au champ et rejoignons Ruth qui survit. Elle est baissée, elle ramasse ce qui reste. Et quand Booz arrive avec la parole de Dieu en bouche, et on a l’impression que la parole porte aussi son regard. Comme si la bénédiction était indissociable d’un regard aiguisé sur le monde, sur la situation. Et c’est vrai que pour avoir une parole ajustée, il est important de connaitre, de discerner… c’est vrai en tout et pour tout… même et, oserai-je, surtout, pour une parole de bénédiction… Et ce qui est vrai aussi, c’est que quand on est porteur d’une bénédiction, quand on la vit, on est transformé intérieurement.

Dire du bien, annoncer le bien, ça fait du bien aussi pour nous… et ça nous rend capable de voir les choses autrement. Bénir, c’est accepter de changer son propre regard sur les personnes que nous rencontrons. Alors tout de suite, Booz, celui qui bénit, il repère celle qui d’habitude n’est pas là, celle qu’il ne connait pas. Là, la femme courbée. Il se renseigne, et quand il en sait plus sur elle, quand ses yeux, son cœur l’ont reconnue pour ce qu’elle est une humaine qui a faim, qui n’a rien et qui pourtant prend soin de sa belle-mère, qui est étrangère…, il lui parle.

O combien sont importantes les phrases qui suivent : « Ecoute, ma fille… attache-toi à mes servantes… » Ecoute Israël, tu attacheras la parole que je te donne à la porte de ta maison… Oui, quand Booz parle à Ruth, il lui dit dans ses mots à lui, la parole de Dieu qui fait sens pour elle. Il a reconnu ce dont elle avait besoin : entendre l’adoption de Dieu, entendre qu’elle fait partie de l’histoire… qu’elle a sa place ici à Bethléem.

Elle est sa fille, comme Dieu nous appelle ses enfants. Elle s’attache à ses servantes, les personnes qui récoltent, comme le peuple s’est attaché aux 10 paroles et a récolté la manne qui fait vivre.

Booz dit à Ruth dans son besoin la parole de Dieu. Il actualise pour elle la promesse. Et pour nous ? Comment se manifeste la bénédiction de Dieu dans nos vies ? Qu’avons-nous besoin d’entendre pour continuer le puzzle ? Comment avons-nous besoin d’entendre que nous sommes enfants aimés, adoptés de Dieu ?

Oui, dans les bénédictions reçues, qu’entendons-nous ? Et aussi qui vient nous dire dans les creux de nos vies, quand on pense qu’on tourne en rond ou que nous allons nous écrouler : « Ecoute… il y a de l’aide juste là… saisis la confiance ! »

Et si cette question est trop intime, nous pouvons peut-être plus facilement nous demander, quand sommes-nous comme Booz, capables de dire à un autre, à une autre qui en a besoin « Ecoute… on va y aller ensemble ! Ca va aller. » « Et tu sais quoi ? Si nos pas flanchent, Dieu lui ne lâchera jamais. » Et si ce n’est pas une parole, un geste, une écoute… un accompagnement.

Paroles de Booz à Ruth qui sont déjà de l’ordre de la bénédiction : « Ecoute.. tu vas recevoir ce que tu es venue chercher… » et même bien plus. Et parce qu’il y a des besoins vitaux, il lui promet de pouvoir boire quand elle aura soif. Plus tard, il l’invite à manger. Elle partira avec tout ce qu’il faut pour passer la saison sans difficulté.

Bénir l’autre, c’est offrir une espérance spirituelle… oui, et ça se vit par un regard, dans le dialogue… bénir, c’est relationnel. Et c’est aussi et c’est tout autant important, dans le même mouvement donner à boire et à manger : de la soupe, du savon et le salut… comme disent nos frères et sœurs salutistes. Sans le minimum d’assurance matérielle, la bénédiction ne tient pas… Bénir, c’est appeler à la vie et donc, c’est aussi faire en sorte que la personne soit assurée dans ses besoins essentiels. La bénédiction est relationnelle, matérielle et spirituelle, ou elle n’est pas.

Pour que le puzzle de la vie prenne forme, il y a des pièces incontournables, des pièces qui débloquent tout : la pièce des besoins matériels qui sont assurés (eau et pain), la pièce de la confiance (de la réassurance), la pièce de l’altérité et du dialogue (présence de Booz), et pour le croyant celle du rappel de la présence de Dieu. Alors quand on a ces pièces-là, l’image apparait. Quand on offre ces pièces-là à d’autres, ou quand on leur permet de les retrouver dans le fatras, les puzzles de leur vie se construisent.

Bénir, c’est donner en cela toutes ses chances à la vie sans pour autant donner la dernière pièce, sans dessiner la vie de l’autre, sans en prendre le contrôle. C’est permettre de débloquer des situations, et laisser chacun, chacune choisir d’assembler les pièces à sa manière avec Dieu. Il n’y a pas deux puzzles de vie identiques. Bénir, c’est toujours aussi laisser de l’espace libre pour que le puzzle continue, pour que d’autres pièces trouvent leur place. Une parole qui clôt et qui fige la dynamique de vie, qui s’arroge le droit d’avoir le dernier mot, de poser la dernière pièce, même si le dessin obtenu est magnifique, n’est pas, je crois, une bénédiction, mais une appropriation voire une soumission. Et ce n’est pas, ce que Dieu souhaite pour nous.

En fait bénir, c’est, je crois, remettre de la dynamique de Dieu dans la vie. C’est permettre à la personne qui la reçoit de se dire : « ça y est, là c’est le bon moment, là c’est la bonne personne, là c’est le bon endroit… » et toutes les combinaisons sont possibles. « Ca y est, là je suis bien… même si je ne vais pas forcément bien ». Alors comme je suis bien, je peux essayer, je peux faire un pas, je peux rester un peu si je veux aussi… je suis bien, alors je peux ouvrir de l’espace pour que d’autres pièces de vie puissent se glisser… et même je peux déclencher chez d’autres personnes une parole de bénédiction : comme Noémi va le faire. Ce qui transforme ma propre vie peut rayonner. La bénédiction génère la bénédiction.

Je ne sais pas si vous avez déjà eu l’occasion de dire à quelqu’un tu es béni.e, ou que Dieu te bénisse. Vous le chantez, me direz-vous. Oui, que la Grâce de Dieu soit sur toi, c’est une formule de bénédiction.

Bénir, ça fait partie des choses que je trouve les plus belles et les plus fortes dans le ministère pastoral. On me dit souvent « Oula, ça ne doit pas être facile de prêcher… » mais en fait, le plus engageant c’est la bénédiction. Pourtant on ne passe pas des heures à se creuser les méninges et à rédiger une bénédiction.

En apparence, c’est tout simple… juste le rappel de la promesse de Dieu, juste une parole qui redit la liberté des enfants de Dieu… ça vaut toutes les prédications de la terre, même les meilleures, que t’entendre pour soi « Ecoute… Dieu vient s’attacher à toi pour toutes les fois où tu n’arrives pas à t’accrocher à lui ». « Ecoute… Dieu tient sa promesse pour toi aujourd’hui : il met du sens dans ta vie, et ce sens pour lui, il est simple… il indique la direction de la bonté, du bonheur, de la bienveillance. » « Ecoute… même si tu crois que tu perds pieds, il te protège, il est ton refuge. » « Il est fidèle… »

Vous pouvez essayer… ce n’est pas réserver aux pasteur.es. Vous pouvez essayer de le dire… oui de dire, ce que vous faites avec vos gestes d’accueil et de fraternité, avec votre écoute active aussi. Dire aux autres, pour que les autres ressentent le bien que cela fait d’entendre une parole de vie, une parole qui redresse, une parole qui encourage… la Parole, la promesse de Dieu pour vous, pour elles et pour eux.

Et toujours que Dieu mette sur vos routes des Booz… des hommes et des femmes qui sont à la bonne place, au bon moment pour vous… vous invitant à la pause, au réconfort d’un peu d’eau, d’un thé ou d’une part de gâteau, avant que vous repreniez ensemble le puzzle de votre vie.

Oui, que Dieu vous bénisse, vous ses enfants qui avez tant à vivre.

Amen

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