Le jeûne

Texte de la prédication du 8 février 2026 de la pasteur Gwenaël Boulet

Ésaïe 58.1-10

1Appelle à plein gosier, ne te ménage pas,

comme la trompette, enfle ta voix,

annonce à mon peuple ses révoltes,

à la maison de Jacob ses fautes.

2C’est moi que jour après jour ils consultent,

c’est à connaître mes chemins qu’ils mettent leur plaisir,

comme une nation qui a pratiqué la justice

et n’a pas abandonné le droit de son Dieu.

Ils exigent de moi des jugements selon la justice,

ils mettent leur plaisir dans la proximité de Dieu :

3« Que nous sert de jeûner, si tu ne le vois pas,

de nous humilier, si tu ne le sais pas ? »

Or, le jour de votre jeûne, vous savez tomber sur une bonne affaire,

et tous vos gens de peine, vous les brutalisez !

4Or vous jeûnez tout en cherchant querelle et dispute

et en frappant du poing méchamment !

Vous ne jeûnez pas comme il convient en un jour

où vous voulez faire entendre là-haut votre voix.

5Doit-il être comme cela, le jeûne que je préfère,

le jour où l’homme s’humilie ?

S’agit-il de courber la tête comme un jonc,

d’étaler en litière sac et cendre ?

Est-ce pour cela que tu proclames un jeûne,

un jour en faveur auprès du SEIGNEUR ?

6Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci :

dénouer les liens provenant de la méchanceté,

détacher les courroies du joug,

renvoyer libres ceux qui ployaient,

bref que vous mettiez en pièces tous les jougs !

7N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ?

Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras,

si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras :

devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas.

8Alors ta lumière poindra comme l’aurore,

et ton rétablissement s’opérera très vite.

Ta justice marchera devant toi

et la gloire du SEIGNEUR sera ton arrière-garde.

9Alors tu appelleras et le SEIGNEUR répondra,

tu héleras et il dira : « Me voici ! »

Si tu élimines de chez toi le joug,

le doigt accusateur, la parole malfaisante,

10si tu cèdes à l’affamé ta propre bouchée

et si tu rassasies le gosier de l’humilié,

ta lumière se lèvera dans les ténèbres,

ton obscurité sera comme un midi.

 

Matthieu 5.13-16

13« Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ? Il ne vaut plus rien ; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.

14« Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée. 15Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. 16De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux.

Prédication

Le jeûne est à la mode ! Pour des raisons de santé, pour des raisons de bien-être, ou pour des raisons plus spirituelles, le jeûne revient en force ces dernières années. On a tous et toutes des personnes dans notre entourage qui jeûnent de nourriture pendant quelques jours ou quelques semaines… d’autres qui pratiquent les micro-jeunes journaliers… Ca c’est si on parle de nourriture. Mais il y a aussi « Janvier sans alcool », « Février sans réseaux sociaux »… Et d’ailleurs sur ces réseaux sociaux fleurissent des vidéos adressées aux jeunes sur l’importance de pratiquer le jeûne pendant le temps de Carême.

Dans tous les cas, il est question d’une reprise en main de sa vie, de son corps, de sa spiritualité. Dans tous les cas, il est question de quelque chose que nous contrôlons, sur laquelle nous exerçons notre puissance. Nous nous découvrons ou redécouvrons puissant parce que nous arrivons à nous passer, à nous priver de quelque chose… Et ça se voit, parce que c’est visible… qu’on en rajoute ou non pour le faire savoir, ça se voit, ça se dit.

Le jeûne comme privation au bénéfice de notre personne est à la mode du monde ! Et il n’est pas anodin, je crois, que les dirigeants aux politiques expansionnistes fassent savoir au monde entier, qu’ils jeûnent d’alcool, de nourriture de fête… Notre société fait du contrôle sur notre vie une garantie de « bon leader » qui pourra alors diriger/conduire sainement une entreprise, un pays…

C’est à la mode du monde, mais ce n’est pas à la mode de Dieu. Et ça fait quelques 2500 ans à réentendre le prophète Esaïe qu’il vient nous le dire. Dieu n’a que faire des jeûnes qui sont auto-centrés. Ils dénoncent ce que nous vivons encore, et il suffit de suivre les actualités pour s’en convaincre : « Jeûner et s’enrichir », « Jeûner et violenter », « Jeûner et créer la division ».

Ce qui est dénoncé par Dieu, ce n’est pas le jeûne en lui-même, mais son détournement. A l’origine, jeûner c’est proclamer un jour de vie pour Dieu, c’est prendre l’engagement pendant un temps de vivre pour Dieu, donc dans la relation à un autre. Prendre un temps de décentrement de soi-même, non pour soi-même mais pour Dieu et, selon Esaïe, pour les autres.

A l’origine donc, jeûner c’est entrer en relation, être au service, offrir… et non pas se priver de quoique ce soit. Un rappel qu’Esaïe nous adresse : la volonté de Dieu, c’est que nous « mettions en pièces tous les jougs » et que nous nous prenions soin des pauvres, des sans-abri. Voilà, juste deux demandes. Deux choses donc, qui sont intrinsèquement liées et que nous pouvons commencer à interroger avant d’entrer en Carême. Revenons dessus.

La libération ! « Dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug ». Ce mot de méchanceté est intrigant parce que je crois, qu’il est tellement fort, qu’on a du mal à l’employer. Les enfants le font : « il est méchant, il a pris mon jouet. Ou il est méchant, il m’embête ». Et bien souvent les adultes reprennent « non, ce n’est pas de la méchanceté… c’est autre chose ».

Mais arrivons-nous vraiment à définir ce mot ? Est-ce que nous l’employons, ou le laissons-nous au secret des pages d’un dictionnaire ? En hébreu, la racine de ce mot « méchanceté » (racha) sert à désigner ce qui est coupable : le crime dans la sphère civile, et l’impiété/la rupture volontaire avec Dieu dans la sphère religieuse. C’est un mot très fort, il va jusqu’à être coupable de mort. Dans ce contexte, quand Esaïe parle de méchanceté, il ne s’agit pas seulement d’une mauvaise intention, mais d’un système qui écrase, qui condamne, qui prive de vie. Pensons à ces lois qui humilient, à ces discours qui culpabilisent, à ces pratiques qui excluent…

Et il y a quelque chose derrière qui dit « vos condamnations à mort » que vous infligez à d’autres, ou encore « vos culpabilisations » qui empêchent les autres de vivre pleinement ; voilà les liens que vous devez dénouer. C’est un  « vos » collectif, plus que personnel !

Je crois, que tous nous savons ce que ça veut dire que d’être traité.e avec méchanceté et d’être culpabilisé.e. Peu d’êtres humains échappent à cette réalité. Il y a en chacun, en chacune de nous une blessure qui nous vient d’une culpabilisation… et nous savons à quel point, il est difficile d’en guérir. Alors peut-être pouvons-nous essayer de ne pas les faire vivre, les infliger à d’autres.

Ce qui compte en premier pour Dieu, c’est donc déjà que nous arrêtions avec les systèmes qui prennent les personnes de haut, les humilient, que nous arrêtions avec ces systèmes où certains se posent en sachant pour tous et toutes… et nous ne nous accaparent le droit à leurs propres fins en créant des exclusions.

Pour Dieu, le droit des uns ne retire pas le droit des autres. Et même plus, le droit qu’il donne, la Loi qu’il donne, c’est pour qu’elle soit source de liberté et non de souffrance. C’est un droit à la liberté pour tous et toutes.

Ce droit à la liberté, il est bafoué depuis la nuit des temps. Aujourd’hui nous ne pouvons plus dire que nous ne savons pas, même si je vous l’accorde, des fois on préfèrerait ne pas savoir. Quand des personnes se font matraquer ou tuer aux Etats-Unis parce qu’elles défendent les immigrés ? Où est ce jeûne de la violence qui conduit à la libération ? Quand en France les préfectures bloquent les demandes, ne répondent plus aux mails, font perdre des droits aux personnes migrantes et les plongent à nos yeux dans l’illégalité, où est ce jeûne qui conduit à briser les jougs ?

A la suite du prophète Esaïe, à l’appel de Dieu, il y a des choses à dénoncer sereinement, sans donner des solutions toutes faites, sans « y a qu’à, faut qu’on », mais en rappelant que les humains ne sont pas faits pour les jougs… quel qu’ils soient… mais pour la liberté et que pour Dieu, cette liberté est pour tous et toutes.

Pas simple de le faire sereinement, sans céder parfois à la colère qui peut conduire à la violence, et pourtant « mettez en pièces tous les jougs » nous demande Dieu. Il faut de la confiance en Dieu pour y arriver… il faut de la foi : c’est-à-dire de la relation. C’est parce que Dieu nous a d’abord libérés que nous pouvons oser briser les chaînes des autres. La foi n’est pas une fuite, mais une force pour agir. En fait, c’est parce que nous avons expérimenté la liberté offerte par Dieu que nous pouvons l’offrir. C’est parce que Dieu est là pour nous, que nous pouvons y arriver. Alors en premier, prenons le temps de reconnaitre ces moments où la présence de Dieu nous accompagne dans nos vies.

Quand sommes-nous bien avec lui ? C’est en nous ancrant dans ces moments, dans cette présence que nous pourrons faire un pas de plus avec Dieu et nous demander ce que nous pouvons mettre de côté pour répondre à Dieu ? L’orgueil, le désir d’être plus grand, plus grande que les autres, le souci de la comparaison… Qu’est-ce que dans notre jeûne nous pouvons laisser consciemment de côté ? Nos replis sur nous-mêmes, nos exclusions…

Oui, si nous apprenions à jeûner de ce qui nous fait du mal… pas seulement ce qui fait mal à l’autre, mais ce qui nous fait du mal à nous aussi dans notre relation à Dieu ! « Ce qui nous tient captif » aurait dit Martin Luther. Le jeûne en Esaïe comme en protestantisme, c’est quelque chose comme « Nous priver de cette part de nous-mêmes pour nous-mêmes… de cette part de nous-mêmes qui nous replie sur nous-même ».

Ca change la perspective du jeûne que de faire cela : se départir volontairement de ce qui détruit nos relations. Car à la lecture du texte, il est juste d’abord question de laisser ce qui coûtent, ce qui blessent la relation. Il n’est pas tout de suite question de se priver de quelque chose de bénéfique. Pas d’abord une privation, mais du partage dans le vécu de la relation.

Et c’est important. Peut-être que de briser les liens de la servitude, ça nous semble trop politique, trop difficile… mais Dieu donne des exemples concrets, simples et quotidiens. L’affamé est prisonnier de sa faim… la nourriture se partage. Le sans-abri est prisonnier de la rue… une maison, ça s’ouvre… Il n’est pas question de se priver de nourriture ou de sa maison, mais de partager. Jeûner, c’est retisser du lien, c’est apprendre à multiplier…

Et oui, c’est vrai parfois, ça nous demande de renoncer à des choses qui nous sont bonnes, mais dont nous ne manquons pas. Oui, parfois, il y a dans le jeûne une privation matérielle qui est comme une conséquence de notre foi. Il nous arrive de choisir de laisser notre repas à l’affamé, parce que nous n’avons pas faim tous les jours. Mais là encore c’est pour l’offrir notre repas, et non pour qu’il n’existe pas. Ce n’est pas pour nous, mais pour un autre, pour une autre…

Et c’est dans ce mouvement vers l’autre, dans ce partage, que Dieu se révèle. Et s’il se révèle ainsi, ce n’est pas parce que nous aurions enfin trouvé le bon jeûne ou la bonne manière de faire, mais parce qu’il est déjà là : c’est sa présence première qui nous rend capables de relation, de partage et de liberté. Il n’est donc pas à chercher dans la solitude d’un effort, mais il se rencontre dans l’autre qui reçoit, qui est relevé, qui est libéré de sa culpabilité, qui est rassasié de vie. Dans le partage nous pouvons entendre Dieu qui répond à notre attente et qui nous dit « Me voici ».

Et quand Dieu se révèle à nous, quand nous vivons sa présence, alors tout change pour nous et surtout autour de nous. Nous devenons nous aussi lumière pour les autres. Pas une lumière mystique qui viendrait d’on ne sait où, mais une lumière aussi concrète qu’un dossier administratif débloqué, qu’un enfant protégé, qu’un sourire échangé, qu’une parole de vérité est dite. Une lumière dans la maison, comme dans l’Evangile de Matthieu.

Et ces ténèbres du monde aux prises avec la jalousie, le mépris et l’argent, nos ténèbres personnelles aux prises avec nos culpabilités et nos culpabilisations, nos liens d’attachement qui parfois emprisonnent, notre surabondance cultivée… oui, toutes ces ténèbres perdent de leur pouvoir, elles deviennent moins fortes, elles sont repoussées par le partage et la liberté qui s’invitent dans notre vie. Elles sont mises en dehors de nos maisons, de nos vies, parce que votre lumière de liberté, votre lumière du partage vous les faites rayonner chez nous !

Alors avant de jeûner, discernons ce qui nous rends captif et ce qui rends captif notre temps ! Et ensemble attachons nous à délier les liens et à partager ! Un petit lien par petit lien… Inventons une nouvelle mode du jeûne qui soit au service de Dieu en étant au service de nos frères et sœurs.

Faisons de nos jeûnes des temps de fêtes avec Dieu, avec vous, avec les personnes que nous croiserons !
Dieu libère, choisissons la vie !

Amen

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