Conte de Noël 2024

Texte du conte de Noël 2024 par Gwenaël Boulet

Cette nuit-là, comme toutes les nuits, les lampadaires s’allumeraient à 18h précises. Et cette nuit-là, comme toutes les nuits, ils s’éteindraient à 20h précises. Avant de se rallumer à 6h… précises… et de s’éteindre à 8h… oui, précises, bien sûr, le lendemain. C’était comme ça depuis… une petite éternité. Les plus âgé.es ne se rappelaient même plus, s’ils avaient connu autre chose, que des journées à 14h de nuit et 10h de jour.

14h de nuit, c’est long… surtout quand pendant 10 heures, il n’y a pas la moindre lumière dehors. Au début, en tous cas c’est ce qui se disait, la restriction d’éclairage était « écologique ». C’est que fabriquer de la lumière, ça coûte en énergie… et puis peu à peu, sans que personne ne s’en rende vraiment compte, il y a eu des limitations de sortie. Les parents ont dit à leurs enfants « rentrez avant qu’il ne fasse noir. » Mesure de précaution… Puis les dirigeants ont dit aux parents « ne sortez pas quand l’éclairage est éteint. » Mesure de précaution… Et au final, tout le monde savait qu’entre 20h et 6h, on devait se tenir tranquillement chez soi, volets fermés pour qu’aucune lumière ne filtre. Et c’était très précisément ce qui se passerait cette nuit encore : pas un humain ne mettrait un pied sur un trottoir.

À 17h45, on a entendu partout une grande sirène retentir. Dans les bureaux, dans les usines, dans les écoles… fin de journée. A 17h55 tout le monde était fin prêt pour se mettre en route. À 18h les lampadaires se sont allumés et chaque personne est repartie chez elle, à pied, à vélo ou en métro…

Ce jour-là, comme tous les jours, les piétons sont arrivés sans encombre, les cyclistes ont rêvé à un peu de liberté… et les personnes dans le métro ont débarqué pile à temps pour être derrière leur porte d’entrée quand la seconde sirène, celle de 20h retentit.

Ouf… encore une fois, depuis une petite éternité, chacun et chacune était bien au chaud enfermée dans son petit cocon pour passer la nuit. Chacun et chacune… ?

Pas tout à fait. Parce ce jour de 10 heures là… il y a eu comme un petit couac de rien du tout. Une rame du métro 2, la toute dernière, du dernier départ de 19h45 s’est décrochée et est restée dans le tunnel… quand toutes les autres voitures continuaient bruyamment vers la station d’après.

À 19h50, quand la lumière s’est éteinte dans le métro, comme tous les soirs 10 minutes avant le couvre-feu, on a entendu « Et oh, …, on n’y voit rien » Et tout de suite après : « Aïe, je me suis cognée à la barre de maintien » Et puis : « Faites attention à ne pas écraser mon chien. » Et bien évidemment, dans la seconde qui suivie un « waouf, de mécontentement »…

La première toute petite voix dit : « On est où ? » La deuxième plus chaude : « Je crois bien qu’on est resté dans un tunnel… » La troisième compléta : « Ah mon humble avis, nous sommes juste après Ternes. » Le chien quant à lui n’aboyait pas et soignait sa patte endolorie.

« Ternes… » dit la toute petite voix en retenant un sourire, « ça oui, c’est terne… comme tout le reste d’ailleurs à cette heure. » Ni les deux autres voix, ni le chien ne comprirent l’humour.

Cette nuit-là, pour la première fois depuis longtemps, de l’imprévu s’invitait dans la ville. Mais c’était encore presqu’insignifiant.

Pas question de rester dans le tunnel… il fait froid la nuit. Et puis une rame de métro, ce n’est pas ce qu’il y a de plus confortable. Ce fut la voix la plus chaude qui dit : « Nous voilà bien… bon, sortons d’ici ! » La plus petite vérifia : « Y aurait-il quelqu’un d’autre que nous trois et un chien ? »

Personne ne répondit, alors la troisième plus assurée invita la petite troupe à se lever. À tâtons, elle chercha l’ouverture de la porte. À trois, ils poussèrent, ils tirèrent de toutes leurs forces. Il leur fallut un petit bout de temps et quelques orteils écrasés pour ajuster leurs mouvements en se parlant. Et puis, dans un effort coordonné, un « ploc » … et le courant d’air dans le tunnel.

C’était bon, ils étaient sur les rails. Ils s’accrochèrent et en file indienne derrière le chien, ils avancèrent lentement.

« Tout va bien… ? » « Bien… » « … bien » répétait l’écho ! « Y a quelqu’un ? » lança la petite voix… « quelqu’un… » « Un… » C’était bien la première fois, qu’un écho arrivait à leurs oreilles. D’abord un petit frisson de peur… puis un éclat de rire… quelque chose était entrain de se passer. L’imprévu commençait à devenir palpable et accueillant pour la petite troupe… mais pour elle seulement… pour la ville plongée dans le noir… il n’y avait toujours rien de neuf.

Au bout de 10 minutes, ils arrivèrent à des marches. Ce fut la voix au chien, qui, en premier, sut qu’ils étaient à quai ? « Nous y sommes », dit-elle. « Où ça ? » questionnèrent les deux autres. « Etoile… » répondit-elle. La voix chaude reprit : « Ah… Etoile, où ça une étoile ? » La toute petite voix osa : « Tu veux dire la station de métro Etoile ? Celle qui est après Ternes, c’est ça ? » Et ça la fit sourire…

C’était bien ça. Pour dire vrai, les 3 n’avaient jamais vu une étoile la nuit. Depuis que les volets étaient fermés, on ne les voyait plus. On savait qu’elles existaient parce que les livres le racontaient. Mais c’était tout.

« J’ai faim moi… » lança la plus petite voix. La voix chaude lui tendit une barre chocolatée, sortie d’on ne sait où. À peine eut-elle été engouffrée, qu’elle fut suivie d’une clémentine, d’un bout de pain… et… voici la truffe mouillée du chien qui vient chiper une part.

Requinquée, la petite voix pouvait suivre le rythme et reprendre la route. Déjà le chien tirait fort et semblait s’égayer. « Il aboie comme s’il discernait quelque chose d’important » dit la voix qui l’accompagnait. Alors de nouveau, ils suivirent le chien… qui s’arrêta net devant un mur, provoquant au passage une chute qui aurait été des plus mémorables, si elle avait pu être vue.

Relevée, la petite voix toucha le mur : « Mais c’est bloqué par ici ! » La voix chaude un poil plus à droite plaqua ses mains contre la paroi… « Et ce n’est pas du carrelage ici… Ça ressemble à du verre… Un panneau publicitaire hors service sans doute. »

Il en restait beaucoup de ces vieux panneaux, qui avaient, disait-on, éclairés les couloirs parisiens de pub en tout genre des décennies auparavant. Ça faisait bien longtemps, une petite éternité qu’ils n’étaient plus allumés. En caressant son chien, la dernière voix tapa du coude contre un petit boitier.

GZZZ… Bzzz… et clic-clic… il se passait quelque chose, un grésillement, puis comme un clignotement… Les flashs permettaient de discerner les visages, les contours des voix : la petite d’abord avec son sac à dos, ses chaussures coquées et son vieux sweat un peu délavé sur lequel rayonnait un visage jaune souriant avec écrit « Joie ». La plus chaude ensuite avec ses yeux futés, ses cheveux ébouriffés et son sac plein de courses « Partage ». Le saucisson qui dépassait fut de suite repéré par le chien… avec un drôle de harnais métallique… que tenait la dernière voix derrière des lunettes noires. Sur son poignet qui la reliait au chien, on pouvait lire « Confiance ».

Ce fut elle, « Confiance » qui osa… et dit : « Je ne connais pas ce bruit. » « Partage » expliqua que c’était le bruit d’une drôle de lumière hésitante qui venait de se mettre en route. Et « Joie » ne put s’empêcher de rire quand elle vit le chien plonger tête la première dans le sac de victuailles à la recherche du saucisson.

Cette fois-ci leurs rires partagés furent si grands qu’ils rebondirent d’échos en échos… toute la station en fut emplie… Des rires, des flashs de lumière… l’imprévu était festif. Le plus marrant, c’était l’écho dans les escaliers et puis l’écho disparu… il s’éteignit dans les profondeurs de la terre, quand « Confiance » et le chien menèrent les deux autres dehors.

« Oh, mais il y a des lumières dans ciel… des milliers de lumière… Ce sont des étoiles pour de vrai ?! » Ce fut « Joie » qui ne put se taire. Le ciel était trop beau. « Partage » expliqua à « Confiance » que c’était comme si elle pouvait toucher un nombre infini de billes de verre un peu fraîches dans sa poche toute chaude… et le chien, et bah le chien il aboya, tout ce qu’il put.

Tant et si bien, qu’un volet s’ouvrit pour comprendre le raffut, puis un autre … et une porte… et très vite une myriade d’ouvertures avec des têtes qui dépassaient, avec des clameurs d’émerveillement devant les étoiles.

Plus vite qu’il ne le fallut pour raconter cette histoire, la ville était dehors. Il y avait tellement de monde que personne ne remarqua que « Joie », « Partage » et « Confiance » étaient à l’origine de tout cet imprévu.

Un enfant, pourtant juste un enfant, vit le chien… il s’approcha de « Confiance » et lui dit : « c’est bizarre, ces petits points en forme d’étoile sur le harnais de ton chien… » « Ah, tu as remarqué… Ce sont des lettres en braille… » « Et elles disent quoi ? » « Bah le nom de mon chien pardi, il s’appelle « Fidélité ». »

Cette  nuit-là comme toutes nuits, les lampadaires se sont bien allumés à 18h précises et ils se sont bien éteints à 20h précises. Mais cette nuit-là l’imprévue liberté est revenue sur la ville et bien des pieds se sont aventurés sur les trottoirs.

On raconte qu’encore aujourd’hui, quand on se promène dans la nuit, si on tend l’oreille, on peut entendre « Joie », « Partage » et « Confiance » rirent aux éclats de leur aventure… Et qu’en levant la tête vers les étoiles, on peut apercevoir « Fidélité » qui veille sur les rires retrouvés et sur son saucisson, bien sûr !

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