Berger ou témoin ?

Texte de la prédication du culte du 27 septembre 2026 d'installation du pasteur Eric George par la pasteure Anne Faisandier

Lecture de l’Evangile de Jean 21- 18 à 25

C’est Jésus qui parle à Pierre

Oui, je te le déclare, c’est la vérité. Quand tu étais jeune, tu attachais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais. Mais quand tu seras vieux, tu étendras les bras, un autre attachera ta ceinture et te mènera où tu ne voudras pas aller.

Par ces mots, Jésus indiquait de quelle façon Pierre allait mourir et servir la gloire de Dieu par cette mort. Puis Jésus lui dit Suis-moi.

Pierre alors se retourna et il vit le disciple que Jésus aimait, qui les suivait. C’est celui qui s’était penché vers Jésus pendant le repas et qui lui avait demandé Seigneur, qui est celui qui va te livrer ?

Quand Pierre le vit, il dit à Jésus Et lui, Seigneur, que lui arrivera-t-il ?

Jésus lui répondit « si je désire qu’il demeure jusqu’à ce que je revienne, que t’importe ? Toi, Suis-moi. »

La nouvelle se répandit dès ce jour parmi les croyants, que ce disciple ne mourrait pas.

Pourtant Jésus n’avait pas dit à Pierre « il ne mourra pas ». Il lui avait simplement dit « si je désire qu’il demeure jusqu’à ce que je revienne, que t’importe ? »

C’est ce même disciple qui témoigne de ces faits et qui les a mis par écrit. Et nous savons que son témoignage est vrai.

Il y a encore beaucoup d’autres choses que Jésus a faites. Et si on racontait chacune d’elles par écrit ? Je pense que le monde entier ne pourrait pas contenir ces lignes que l’on écrivait.

 

Transcription de la prédication

Cette histoire commence donc avec Pierre qui entend une parole forte de Jésus qui par deux fois lui dit « suis-moi. Il est temps », il est temps. Je rappelle que Jésus est ressuscité et que ça fait à peu près trois ans que Pierre suit Jésus. Jésus lui dit deux fois « suis-moi ». Comme quoi peut-être que parfois on a besoin de temps avant de vraiment entendre, accueillir, comprendre ce que cela veut dire que suivre Jésus, être un de ses disciples. Peut-être que l’on avance au fur et à mesure de la vie et de la vie avec le Christ, dans la compréhension qu’on ne comprend pas tout à fait les choses de la même façon.

Alors, j’espère que le ministère d’Éric ne se terminera pas ici comme celui de Pierre. La tradition nous dit quand même qu’il a terminé à Rome, crucifié la tête en bas. Si vous pouviez éviter, ça serait sympa. Donc, ce n’est pas dans ce sens-là que j’ai choisi ce texte. Mais peut-être parce que ce qui est intéressant à ce moment-là, c’est que Jésus est en train d’organiser l’après ascension, ce qu’on appelle aussi une mise en église, c’est à dire qu’est ce qui va se passer maintenant derrière pour ceux qui vont rester une fois qu’il aura quitté la terre ?

Ça nous rappelle que, par exemple, dans l’évangile de Matthieu, quand Jésus dit à Pierre, encore lui, « tu es Pierre, et sur cette pierre je construirai mon église ». Ou alors la version de Luc, elle est dans les Actes des Apôtres. Quand vous avez Pierre, qui est le premier qui prend la parole après la Pentecôte. Voilà, on est sur trois versions différentes en fait du même moment, c’est à dire le rôle très particulier qui va être attribué à Pierre comme personnage incontournable de l’Église primitive, comme pour nous dire au bout du chemin du disciple qui a suivi Jésus pour découvrir qu’il était le Christ. Au bout de ce chemin-là, il y a l’Église, la communauté des croyants, il y a nous en fait ici aujourd’hui et ailleurs, il y a la ville église avec ses beautés et ses vicissitudes, ses réunions, ses repas, ses tensions et ses joies et le reste. Ne croyez pas que vos pasteurs m’aient raconté quoi que ce soit sur votre paroisse. Je dis juste quelque chose qui, à mon avis, est vrai pour toutes les bases.

Suivre le Christ après sa résurrection, c’est devenir ou rester son disciple malgré tout, malgré les nuits à traverser et les reniements. Comme Pierre, remettre sans cesse sur le métier le grand travail de l’obéissance à la Parole de Dieu. Et ce n’est pas valable que pour les pasteurs. Être capable de répondre à la question de Jésus « et toi, est ce que tu m’aimes ? » Le bout du chemin de l’Evangile de Jean, c’est une histoire d’amour qui doit continuer au-delà de la croix. Le Christ est ressuscité. L’Amour n’est pas mort. L’invitation est faite à se mettre en marche pour le suivre vers cet au-delà dont il est le témoin. C’est cela la fin de l’évangile de Jean.

Enfin presque, parce qu’après, il y a encore cinq versets que j’ai lu de ces versets auxquels on ne prête pas grande importance et qui d’ailleurs ne sont jamais proposés dans nos listes de lecture habituelle, qu’elle soit œcuménique ou de la Fédération Protestante de France. Rassurez-vous, sur ces versets, ces cinq versets qui mettent en scène ce fameux autre disciple, appelé aussi dans Jean, le disciple que Jésus aimait. Souvenez-vous, c’est ce disciple qui a gagné Pierre à la course au matin de Pâques dans Jean 20. Mon texte était un fichier, le premier dont l’Evangile nous dit « Il vit et il crut ». Quand même pas rien ! C’est ce disciple qui était aussi présent à côté des trois maris auprès de la Croix, ce disciple à qui ont été adressées les dernières paroles de Jésus dans l’évangile de Jean « voici ta mère », comme il a dit à Marie « voici ton fils ». C’est ce disciple qui prend la main de Jésus chez lui, ce disciple inconnu. Comme le soldat du même nom dont les commentateurs et les historiens essaient vainement de percer l’identité depuis des siècles, ce disciple, qui n’apparaît que dans la seconde partie de l’évangile de Jean, et juste après le lavement des pieds, au moment où Jésus annonce que Judas va le trahir.

Ce disciple que jamais l’auteur ne permet vraiment d’identifier, a-t-il même seulement existé ou est-il une figure littéraire ? L’hypothèse existe. Personne, en fait, ne peut vraiment répondre avec précision à cette question, même si en général, à cause des cinq versets que je viens de lire, on l’assimile à Jean, ce disciple inconnu qui visiblement gêne Pierre et vers qui se retourne Pierre au moment où il suit Jésus, il se retourne et il ne part pas dans le bon sens et il dit « lui, qu’est-ce qu’il fait là ? » En gros, c’est ça la question. Comme si Pierre aimerait être tout seul finalement dans cet appel. Et il n’est pas tout seul. C’est la concurrence du matin de Pâques qui semble perdurer après la résurrection. Et Jésus rabroue Pierre. Encore une fois, c’est la première fois dans l’Évangile. Si je veux que ce disciple demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Mais qu’est-ce que ça peut te faire ? Pourquoi est-ce que tu as toujours besoin de regarder en arrière ou à côté pour te comparer, plutôt que simplement obéir à ce que je te demande, à toi qui es de me suivre ? De la vocation propre de cet autre disciple nous ne savons pas grand-chose, à part que Jésus l’a aimé et qu’il a témoigné de cet amour.

Et c’est ce témoignage qui a porté la communauté johannique et lui a permis de mettre par écrit son Évangile. En deux versets, le texte de Jean glisse du récit de l’histoire qui la raconte à la confession de foi en deux versets. J’en dévoile l’architecture qui a porté le récit. C’est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites. Et nous savons que son témoignage est vrai. Jésus a fait encore beaucoup d’autres choses. Si on les écrivait en détail, le monde, le monde même, j’imagine, ne pourrait contenir les livres que l’on exposait à ce moment-là. Il y a un glissement qui passe de l’objectivité, en tout cas théorique, de l’écrivain qui raconte l’histoire à la subjectivité tout à fait assumée, de celui qui dit je crois et je pense, qui parle, qui témoigne dans ce récit. Quel est ce je qui fait irruption à la fin du texte et qui résonne avec nous, qui est là pour attester d’une vérité rencontrée ? Ce Je-là, c’est le Je du témoin, celui qui se met en marche derrière Jésus et qui assume une fois la vocation du disciple bien-aimé a été de témoigner. Et il l’a fait si bien même que son témoignage est passé de bouche à oreille jusqu’à être mis par écrit et à arriver jusqu’à nous, si bien que ceux qui l’ont reçu en ont fait une vérité pour leur vie et qui nous l’ont transmise. Si bien même qu’il en a été parfois gênant.

Et savez-vous, c’est bien bon signe quand une parole est gênante, parce que ça veut dire qu’elle ne nous caresse pas toujours dans le sens du poil, qu’elle résiste, qu’elle porte quelque chose de cette étrangeté de Dieu. Il a si bien témoigné que cette parole est venue jusqu’à nous aujourd’hui Dans cette mise en église, en vis à vis de la figure du berger qu’est Pierre, surgit tout à coup celle du témoin. Les deux doivent suivre, mais chacun à leur façon. Le premier, Pierre, reçoit l’autorité et le service des autres. Le second reçoit la faculté de demeurer au-delà de sa disparition. Au point même, dit l’Évangile, que certains ont cru qu’il ne mourrait pas, alors que ce n’était pas ça le sujet. Le premier Pierre est établi solidement à la tête du troupeau, avec une feuille de route qui se déroule dans les pas de Jésus. Prends soin de mes brebis et suis-moi. Il lui faut s’engager malgré ses manques et sa fidélité improbable, dire oui à cette mission. Le second, le disciple inconnu, n’a pour lui que la force de l’amour qu’il a reçu et le statut fragile du témoin. Parce que qu’est-ce que c’est qu’un témoin ? Des livres entiers, là aussi, ne suffiraient sans doute pas à faire le tour de cette question, comme dit l’Évangile. Alors je vais essayer de cerner la façon dont, dans cet évangile de Jean, qui est quand même l’Évangile qui parle le plus de témoins qui ont fait la totalité de l’emploi de ce mot dans le Nouveau Testament, les deux tiers, c’est dangereux.

Donc, c’est assez incontournable pour l’Évangile pour parler d’une église de témoins. Ce qui est intéressant, c’est la façon dont l’Évangile construit en regard la figure du berger et celle du témoin, et plus exactement ce que le témoin vient apporter aux bergers. Pour aller très vite, je dirais que cette différence s’articule autour de la notion de fragilité. Mais nous allons le voir, cela ne veut pas forcément dire faiblesse. Ce qui rend le témoin fragile, et bien c’est justement qu’il n’est que témoin. Il sait que son témoignage ne pourra jamais totalement rendre compte de l’événement dont il témoigne. Ceci est partial. Il se sait partiel, enclin plus ou moins volontairement à modifier la réalité en la passant par le prisme de sa personne et de son histoire. Nous le savons tous, là où il y a témoignage, bien sûr, il y a la possibilité aussi du faux témoignage. L’Évangéliste se croit d’ailleurs obligé de préciser et nous savons que ce témoignage est vrai. Bien dire que c’était contesté et contestable, comme si cela n’allait pas de soi. Celui qui témoigne sait qu’il prend le risque de voir sa parole contredite, discutée, contestée. C’est d’ailleurs pour cela que ce n’est pas si facile que ça de témoigner et qu’en général, on préfère se taire parce qu’on n’a pas envie de prendre ce risque, que notre parole soit contestée, discutée ou contredite. Le témoin sait que l’expérience dont il témoigne ne peut pas enfermer l’entièreté de la vérité, qu’il n’en possède qu’une petite part. Et toute sa force, au témoin, vient du fait qu’il assume quand même cette parole qu’il sait pourtant fragile, parce qu’il ne peut pas faire autrement, parce que sa vie, sa vocation, comme pour ce disciple inconnu, est en jeu. Parce que ce qui se dit là pour lui, est de l’ordre de sa propre vérité. On ne peut pas séparer le témoignage de celui ou de celle qui le porte. Et ce qui tout à l’heure, était gage de partialité, devient en même temps gage de vérité, parce que le témoin, en témoignant, atteste de ce qui le tient, de ce qui pour lui est vérité sur laquelle il peut construire sa vie. C’est sa vie même qui devient le lieu de vérification de la fiabilité de cette vérité à laquelle il rend témoignage.

Plus qu’un grand discours qui sinon risque de sonner creux, c’est-à-dire que les témoins incarnent, la Parole qu’ils portent, comme Christ a incarné la Bonne Nouvelle, parlant autant par ses actes ou par ses paroles et surtout par la cohérence entre les deux. Le témoin atteste aussi que, dans la même parole de l’universalité de cette vérité qui fait parler, elle est valable pour tous et en même temps elle est valable au singulier de sa vie particulière, et il sait que cette vérité se manifestera de façon différente pour les uns et les autres. Le témoin interprète. Ce faisant, il invite aussi celui qui lit ou écoute à faire de même et à entrer dans ce mouvement d’appropriation de la vérité. Littéralement, celui qui témoigne passe le témoin de la vérité à d’autres pour que ceux-ci, à leur tour, s’engagent dans la course. Et c’est exactement ce que fait l’Evangile de Jean à la fin. Alors justement, revenons à la course entre Pierre et l’autre disciple.

Là où cette figure de berger s’intéresse à un collectif, celle du témoin s’adresse à l’individu, là où la première est assise sur une autorité nécessaire à la défense des plus petits, à la protection du troupeau. La seconde assume une fragilité qui lui donne une autre forme d’autorité. Celui-ci demeurera, dit Jésus. D’une part, avec Pierre, il y a la force centripète qui ramène toujours les brebis vers la bergerie, et puis de l’autre, cette force centrifuge qui les envoie dans le monde partager ce qui se vit au sein du troupeau. On connaît bien cette tension en Église et c’est assez rassurant pour moi en tout cas, de voir qu’elle ne date pas d’hier, puisqu’elle est déjà dans l’Évangile, le dedans et le dehors, le monde et l’Église, les pasteurs et les autres ministères, etc, etc. Chacune de ces deux forces pourrait se neutraliser mutuellement, mais l’Évangile nous montre plutôt une dynamique qui se met en place. Et c’est toute la richesse de ce texte qui se termine avec cette double figure de la disciple, celle de Pierre et celle du disciple que Jésus aimait. Deux figures qui se regardent, mais aussi qui se répondent. Le berger et le témoin. Les deux, dit l’Évangile, suivent Jésus. Aucun choix ne se dessine entre les deux figures. Elles sont comme les deux faces de la même pièce le berger et le témoin, Les deux aspects du disciple. Après Pâques, dès les premiers temps de l’église, la tentation était grande de les opposer ou de les mettre en concurrence, comme s’opposaient par exemple les rois et les prophètes dans l’Ancien Testament. Mais dans sa grande sagesse, l’Évangile de Jean récuse ce choix et il installe une complémentarité entre l’autorité de l’enseignement qui vaut pour tous et celle du témoignage, qui se conjugue au singulier entre la force de l’action et celle de la conviction. Peut-être pourrions-nous dire aussi entre le ministère pastoral et les autres, même si j’ai envie de dire que cette typologie du berger et du témoin est beaucoup plus large que celle du ministère pastoral et des autres ministères de l’Eglise. Ce que je crois que nous sommes tous traversés, même en tant que pasteur, par cette question du témoignage, et qu’il y a des façons d’agencer les choses aussi différentes chez les pasteurs que chez les autres. Mais bon, ça c’est un avis personnel qui n’est pas dans la Bible. Petite parenthèse en fait, quand on lit l’Évangile, la vérité de Dieu et du Christ n’appartient ni aux bergers ni aux témoins. Elle se dit quelque part entre les deux, et tel est l’espace où peut s’aventurer ce que j’appellerai la suivante du disciple, pour témoigner de ce qui les unit et qui fabrique l’Église dans cet espace entre les deux. En Christ, Dieu aime et il nous appelle tous à sa suite, sur le chemin d’une vie vivante, relevée, augmentée, dirait-on aujourd’hui libérée. Tous dans notre diversité et en construisant notre complémentarité, les bergers et les témoins, les pasteurs et tous les autres. Ensemble, nous sommes appelés à prendre soin les uns des autres de ses frères et sœurs en Christ que nous n’avons pas choisis. Et les pasteurs font partie de ces frères et sœurs en Christ, parce que la façon dont nous allons réussir à nous aimer au quotidien va témoigner. Enfin incarner quelque chose de la parole libre qui nous fonde et qui nous relève. La vie du troupeau devient alors, elle aussi, le lieu d’un témoignage pour le monde dans lequel nous vivons. Le signe d’une demeure où chacun peut venir se ressourcer pour demeurer au sens de l’Évangile, demeurer dans l’amour. Quand bien même nous ne sommes évidemment pas enfermés entre les murs des églises, quand bien même au quotidien, nous sommes confrontés à la vraie vie, celle qui est traversée aussi par le mal, l’injustice, la violence, le mal dans toutes les facettes dont il a le secret. Et pour nous aujourd’hui, telle est la bonne nouvelle dont nous sommes appelés à témoigner ensemble, en nous soutenant les uns les autres au sein du troupeau, mais aussi individuellement, en étant capables de dire à un moment je vis cela, j’ai été rejoint par cette Bonne Nouvelle.

Amen

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