Le voyant aveugle et l’ânesse visionnaire
En chemin pour maudire Israël, le voyant Balaam rencontre un ange que son ânesse voit mais que lui ne voit pas. Par trois fois, elle sauve son maître en s’écartant ; par trois fois, il la bat. Jusqu’à ce que Dieu ouvre la bouche de l’ânesse puis, comme sa parole ne suffit pas, les yeux de Balaam. Vous trouverez l’histoire en Nombres 22.
Un voyant balourd, un ange, un âne qui parle : tous les ingrédients sont là pour un conte merveilleux. Je laisse aux spécialistes le contexte littéraire et les différentes couches du récit. Je regarde simplement ses personnages : Dieu, l’ange, Balaam et l’ânesse.
L’histoire de Balaam est pour moi l’illustration biblique de l’expression « Les voies du Seigneur sont impénétrables ». Je ne comprends pas l’attitude de Dieu : il interdit à Balaam de suivre les ordres de Balac, puis il le laisse partir, puis se met en colère au point de vouloir le faire tuer, puis donne la parole à son ânesse pour le sauver avant de pousser Balaam à bénir Israël au lieu de le maudire. Ça n’aurait pas été plus simple d’aller directement à ce dénouement ? Rationnellement, je n’y comprends rien. Mais ça me parle. J’y retrouve mes contradictions, mes renoncements, mes colères parce que j’ai renoncé. Et j’admire cette capacité à transformer une situation de malédiction en bénédiction.
Je ne suis pas un grand fan des anges exterminateurs ni des exécutants, mais l’ange m’est plutôt sympathique. Il ne met pas beaucoup de zèle à accomplir sa tâche, veille à ne pas faire de l’animal un dommage collatéral et s’émeut même du sort de l’ânesse. Les anges sont des messagers plutôt que des exécuteurs : on devrait peut-être écouter le message de celui-ci : « Pourquoi as-tu battu ton ânesse ? » Pourquoi maltraites-tu le vivant ?
Les lecteurs et les lectrices me pardonneront mais, tout voyant qu’il est, Balaam est ici un sale type. Citadin du XXIe siècle, je ne suis sans doute pas légitime pour juger un homme qui bat son ânesse récalcitrante. Au lieu de sourire de son aveuglement, je serais plus avisé de réfléchir à mes propres difficultés à comprendre un langage non verbal, humain ou non humain. En revanche, ce qui me scandalise, c’est l’absence de reconnaissance, d’excuses envers l’ânesse qui lui a sauvé la vie…
Et puis, il y a l’ânesse. Cet animal qui voit, qui comprend le danger, qui fait tout pour en protéger son maître, quitte à se faire rouer de coups. Cette ânesse dont la rébellion douce — battue par celui qu’elle sauve, battue précisément parce qu’elle le sauve — sauve son maître de la mort et permet sa conversion. Je suis mal à l’aise avec l’image biblique de la croix comme sacrifice rituel. Alors, à l’image de l’agneau, je préférerais : « Voici l’ânesse de Dieu qui enlève le péché du monde. »
Pasteur Eric George